Réification, internet et nous

Avez-vous déjà liké le post d'un ami en deuil ? À quel moment avons-nous transformé notre compassion en interaction mesurable ? Pourquoi faisons-nous ça ? Qu'est-ce que cela nous procure concrètement ? Est-ce qu'on se retrouve à le faire par empathie ou parce que c'est un réflexe conditionné ?

Réification, internet et nous
Photo by Ajeet Mestry / Unsplash

Avez-vous déjà liké le post d'un ami en deuil ? À quel moment avons-nous transformé notre compassion en interaction mesurable ? Pourquoi faisons-nous ça ? Qu'est-ce que cela nous procure concrètement ? Est-ce qu'on se retrouve à le faire par empathie ou parce que c'est un réflexe conditionné ?

L'Internet, l'IA et les réseaux sociaux ne nous rendent pas bêtes, ils nous privent d'une conscience. La conscience d'avoir perdu nos libertés, de n'être que donnée, de ne plus faire des choix ou encore de ne plus aimer sans être influencé. Ce n'est pas un hasard si la société est de plus en plus polarisée, si la haine en ligne se multiplie ou si des géants du numérique, décident, mangent et détruisent tout sur le passage. C'est le fruit de ce qu'en 1923, Georg Lukács, introduit avec le concept de réification dans son ouvrage "La réification et la conscience du prolétariat", qu'il définit comme "le fait qu’un rapport, une relation entre personnes prend le caractère d’une chose".

Nos interactions sont des choses. On note des restaurants, des livreuses, des chauffeurs. On swipe quand on aime. On like quand on approuve. Si un influenceur fait 3M de vues, c'est que c'est bien, il crée le buzz. On quantifie la justesse, la qualité des propos sur des vues ou des interactions. Avant d'être nous, on est une mine d'or. Une mine d'or que l'on alimente chaque jour sans s'en apercevoir. C'est le nerf de la guerre. Nos données. Nous ne sommes que des choses qui interagissent avec des choses, le tout sous étroite surveillance. Savoir ce que l'on aime, ce que l'on pourrait apprécier, comment nous influencer. Notre compassion est devenue une unité d'engagement mesurable, stockée, revendue.


Simplifier pour mieux réifier

Il y a quelques semaines, une « révolution » apparait. Il est venu le temps d'enfin avoir son assistant personnel boosté à l'IA qui fonctionne vraiment : Clawdbot. L'engouement est total. Tous les aficionados de la tech se jettent pour tester cet outil r é v o l u t i o n a i r e. L'année 2026 commence par un rêve : ne plus avoir à faire, pouvoir délaisser, enfin avoir quelqu'un qui fait des choses à notre place et surtout à bas coûts. Fini la friction, des tâches ennuyantes, d'avoir à écrire des e-mails, à les réfléchir, l'IA le fait pour nous et parfois sans qu'on lui demande. On ne réfléchit plus, on demande.

Cette absence de friction dans nos usages n'est pas nouvelle. C'est le reliquat d'années d'influence et de travail autour du design, d'UI et d'UX. L'anthropocène-design est régie par plusieurs règle. Il faut un parcours fluide, simple, que ce soit facile. Tous les sites de vente en ligne cherchent toujours à optimiser et à améliorer le design pour simplifier les achats. Tout est souvent épuré, simplifié et rendu accessible pour pousser à l'achat. Le tout rapidement. Évidemment, tout est normal. Sous couvert d'accessibilité, se cache souvent le vicieux jeu de consommation. La simplicité et l'accessibilité sont normatives, pour la simple et bonne raisons qu'elles renforcent le capital. Chaque créateurices du numérique tente par tous les moyends de gommer cette friction qui porte réflexion et remise en question. Quand le parcours d'achat ou l'usage est douloureux, on repousse, on se questionne. Est-ce qu'on en a vraiment envie ? Est-ce réellement utile ? C'est dans ce cadre que l'immédiateté est un argument important dans la vente et l'usage de l'internet. Tout doit être immédiat, on doit créer le sentiment du manque, ce fameux FOMO (Fear Of Missing Out).

C'est ainsi qu'un simple sentiment devient étranger et pénalisant, l'effort. On ne veut plus faire d'effort, devoir comprendre, chercher la solution. Faire le travail intellectuel de compréhension ou même de réflexion devient une tache fastidieuse, souvent l'argument du temps est évoqué. L'usage de l'internet rend flemmard ? Ses innovations, en tout cas, le font. On ne veut rien faire, on veut que l'on fasse pour nous. On encourage la délégation, car c'est plus rentable. Pourquoi apprendre si on peut chercher ? Pourquoi maitriser si l'on peut faire pour nous ? Petit à petit, nous devenons seulement des choses qui alimentent des choses.

Mais, est-ce concrètement notre faute ? Comment en est-on arrivé là ?


Anesthésier pour ne plus comprendre

Il est rare de devoir installer l'OS de son ordinateur après l'avoir acquis, de lire le fonctionnement des algorithmes des réseaux sociaux que l'on utilise ou de farfouiller dans sa box internet pour régler un problème de réseau.

C'est tout à fait normal, car la quasi-totalité de nos outils et services numériques ne nécessite pas de configuration, d'installation, de bidouillage. Il marche et c'est tout. C'est ce que vendent aujourd'hui les géants du numérique. Ce qui permet au public moins technique de s'armer également de solutions technologiques. Utiliserions-nous un ordinateur s'il fallait installer l'OS, faire les mises à jour, comprendre l'utilisation d'un BIOS ou écrire des lignes de commandes ? C'est là que se retrouve l'un des principaux dilemmes : les solutions technologiques deviennent de plus en plus accessibles pour que toutes et tous puissent s'en servir, mais est-ce vraiment le but principal ?

Derrière cette perte de compréhension se cache un plus sombre problème. On ne perçoit plus les risques et les enjeux derrière ces innovations. Tout tourne autour des données personnelles. Comment trouver acceptable que des entreprises privées puissent collecter toutes nos informations personnelles et les monétiser au regard de notre vie privée ? Parce qu'elles sont évidemment les données les plus cruciales de notre siècle numérique. Pour motiver nos achats, nous influencer à voter ou encore créer chez nous un désir de. De surcroit, on en vient à ne plus réellement protéger notre vie numérique, un même mot de passe-partout, on accepte les cookies par réflexe et on sous-estime la vulnérabilité de nos vies numériques.

À l'acmé de notre réification, l'on retrouve ces séjours détox, ces méthodes pour décrocher, ces applications pour ne plus être sur son téléphone ou ce business des Dumb Phone. Nous en sommes arrivées à concevoir que ceulleux qui créent et développent le besoin se permettent de vendre le remède. Aucun constructeur de nouvelle technologie ne souhaite que l'on réduise notre consommation ou notre usage de ses productions, ce sont avant tout des précautions vis-à-vis de la loi. Il se joue d'ailleurs en ce moment un procès de Meta et Google sur les questions d'addictions aux services numériques.

La réification de notre monde n'est pas un accident, c'est le design de ce dernier. Dans ce qu'analyse Lukács le travailleur industriel savait qu'il était exploité même sans en concevoir le mécanisme. Dans nos mondes numériques, on ne sait même plus que l'on travaille. Que chacune de nos interactions alimentent la machine qui chosifie nos interactions, nos envies et nous transforme, petit à petit, en humain-machine. À l'orée d'un bouleversement de nos modes de vies avec l'intensification de la présence de l'IA dans nos vies personnelles, nous jonglons entre hypocrisie capitalistique et construction sociale spectaculaire.

Oublions, le futur dystopique du transhumanisme, l'homme-machine est bien réel en 2026.


Ouvrir, pas résoudre

Notre univers est capitalistique. Essayer de vivre en dehors de ce carcan demande beaucoup d'abnégation et une sortie globale de nos modes de vie urbain. Un exemple d'une dépendance, parfois malgré nous, d'un niveau de technologie minimum. Pendant un temps, j'ai eu l'envie de revenir à un téléphone moins technologique. Mais, au bout de quelques heures, j'ai rencontré un petit souci. Mon nouveau téléphone ne permettant pas l'installation d'applications. Je ne pouvais donc pas accéder à ma banque pour valider un paiement. Malgré toute bonne volonté, le système ne permet pas réellement que l'on en sorte. Sauf si bien évidemment, on décide d'en sortir complètement.

J'écris sur les internets, sur un ordinateur que je n'ai pas configuré, j'utilise un logiciel pour les fautes. Nous sommes toutes et tous dans le même bateau. Toutes et tous des choses. Mais, s'en apercevoir est le début, la première base de connaissance pour réfléchir à une issue. L'idée n'est pas, pour le moment, de tout changer, de proposer des solutions miracles ou de tout renverser. Il faut d'abord se rendre compte, analyser et comprendre.

Il n'y a pas de meilleures pistes de réflexion et d'action que de nommer et de voir. Voir, c'est déjà résister. Et, maintenant que tu as vu, tu ne peux plus faire semblant de ne pas voir…

À propos
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Je m'appelle Stan Verjus, je suis enseignant et journaliste. Depuis 2019, j'essaye de comprendre comment les systèmes technologiques reconfigurent nos façons de penser, de travailler et de vivre ensemble. Après un passage dans l'univers du No-Code, j'ai décidé de mettre par écrit mes idées et ma vision de notre futur numérique.

À travers mes textes, j'explore les liens entre accélérationnisme, concentration du pouvoir numérique, technofascismes et libertés individuelles, en m'appuyant sur des outils conceptuels issus de la théorie critique et de la philosophie.

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