Internet et la perte du sens de l'effort

Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai cédé au « Se connecter avec Google ». Où j'ai créé un compte sur un outil via cette fonctionnalité. 3 clics simples.

Internet et la perte du sens de l'effort
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Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai cédé au « Se connecter avec Google ». Où j'ai créé un compte sur un outil via cette fonctionnalité. 3 clics simples. Ne pas se prendre la tête d'écrire son e-mail, d'enregistrer un mot de passe. C'est simple. Cela fonctionne. C'est intuitif. C'est son but. L'usage du Google Auth est devenu si courant qu'on ne se pose plus la question. C'est la beauté du design numérique. J'accepte comme un réflexe de permettre à Google de connaître mes faits et gestes. De mettre un pied de plus dans mon intimité et de lui céder mes données. Comment en suis-je arrivé là ?


De la standardisation à la normalisation — quand le confort efface la question

L'effort serait-il devenu un ennemi à faire disparaitre ? Notre usage des outils numériques tend à n'être que facilité. On normalise des standards d'usage. On évite toute friction cognitive. Fini l'ère de la recherche ou du choix. Il faut des services qui guident et qui ne nous laissent plus le choix. L'acmé de l'internet 4.0. Nous offrir tout ce que l'on souhaite sans attendre. Parfois même ce que l'on pourrait désirer avant de le désirer. C'est tout l'enjeu des services, de l'IA ou des réseaux sociaux. Prédire nos envies et ne pas nous laisser réfléchir à ce que l'on désire vraiment. Pour ce faire, ils récoltent, analysent et utilisent nos données personnelles pour prévoir nos envies et décisions et ainsi se soustraire à nos réflexions. Sans friction vécue, pas de conscience. On s'en aperçoit lors d'achats. Si, ce que l'on nomme, tunnel d'achat est fluide, on n'a même plus le temps de se questionner sur cet acte. C'est ce court laps de temps qu'il faut questionner et défier.

Dans ce monde numérique, nous avons introduit une notion primordiale nommée UX design. Le but principal de cette vision de l'Expérience Utilisateur est de concevoir, ou d’offrir, une expérience utilisateur optimale : la meilleure expérience possible quand on parcourt les internets. Cette dernière inclut un nombre important de critères qui définissent le niveau de confort de l'utilisateurices. On arrive donc à qualifier le confort comme critère de performance. Quand on s'attaque à la création numérique, on prend ainsi en compte cette vision pour rendre un projet agréable et sans aucune friction. Ce n'est évidemment pas une alternative car on enseigne cette matière aux étudiantes d'écoles de design et de numérique. Il définit les codes de design et d'usage de notre internet. L'UX design est souvent présenté comme une solution miracle pour faciliter. Mais, faciliter au profit de qui ?

Prenons un exemple : le material design de notre cher Google. le 25 juin 2014, à l'occasion d'une conférence, Google introduit son système de conception visuel. Ils le définissent comme « Material design est un système adaptable de lignes directrices, composants et outils qui soutiennent les meilleures pratiques de conception d’interfaces utilisateur. ». Cela part d'une bonne idée, proposer un registre complet de leur vision du bon design. On pourrait disserter des heures sur la notion du BON, mais la portée de cette annonce est plus vicieuse. Le confort et le bon de Google deviennent un confort universel. On normalise, sans s'en apercevoir, une vision spécifique de notre monde numérique. C'est souvent là, la force des services internétien, normaliser nos goûts et nos désirs. Avons-nous réellement envie de nous conforter dans ce numérique-design ?


Il ne suffit plus d'automatiser les flux d'informations qui nous concernent ; l'objectif est désormais de nous automatiser nous-mêmes.
― Shoshana Zuboff, L'ère du capitalisme de surveillance

Accepter sans décider

A-t-on oublié la notion de consentement sur les internets ? Chaque jour on accepte, on consent, on accepte des dizaines de choses sans vraiment les comprendre. Le système ne le facilite pas. On finit par accepter sans décider. Certes, on nous le demande formellement mais sans jamais de contexte ou d'enjeux clairs. Est-ce parce qu'on les refuserait si l'on savait ? Par exemple, les cookies. Ces fameuses pop-up que l'on aperçoit à chacune de nos visites numériques. On accepte généralement pour faire disparaitre la friction qui gène, souvent, la lecture. Personne ne cherche à comprendre ce que cela signifie. Ce à quoi nous adhérons. C'est normal, le système est fait pour ça. On nous propose un consentement simulé. On met de côté la question de nos données personnelles pour simplifier notre usage. Ce n'est absolument pas une négligence du système, c'est son fonctionnement normal.

Comme l'explique très bien Shoshana Zuboff : « Notre comportement, naguère impossible à observer, est désormais en accès libre. S'en empare qui veut. » À travers L’Âge du capitalisme de surveillance, elle parle de surplus comportemental comme l'ensemble des données personnelles que les individus produisent involontairement lors de leurs interactions numériques — comme des recherches sur Google, des clics sur des annonces, ou des traces GPS — et qui vont au-delà de ce qui est nécessaire pour améliorer un service. C'est là que notre automatisme d'acception des cookies rentre en jeu. En acceptant ces derniers par réflexe. On n'est plus clients, mais la matière première dans l'entraînement des algorithmes. On laisse nos données personnelles et notre intimité numériques être pillées. On pourrait arguer que ce n'est pas grave, que l'on a rien à cacher ou que c'est pas très grave. Mais, comme l'explique très bien une citation attribuée à Zuboff : « si l’on n’a rien à cacher, c’est que l’on n’a plus de vie privée, c’est que l’on n’est plus rien à ses propres yeux ». Accepter sans décider, c'est exactement ne plus faire l'effort de comprendre ce à quoi on consent.

C'est là qu'on retrouve ces fameuses normes de design. Accepter est facile, c'est souvent en un clic, les boutons sont colorés. Tout est simple. Accessible. On retrouve souvent le refus ou la suppression dans des sous menus, des cases à décocher une par une. Tout est fait pour créer de la friction. Cela porte même un nom. Les fameux "Dark Patterns", désignés comme une interface web conçue pour tromper ou manipuler une utilisateurices. On s'aperçoit que souvent ce n'est pas de la négligence mais bien de l'intention. La friction n'est présente que quand on souhaite refuser, quitter ou encore supprimer. Pourquoi ? Puisque cela s'attaque au nerf de la guerre, notre attention, nos données et encore notre consommation. Alors ? Que perd-on vraiment ?


A PROPOS
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Je m'appelle Stan Verjus, je suis enseignant et journaliste. Depuis 2019, j'essaye de comprendre comment les systèmes technologiques reconfigurent nos façons de penser, de travailler et de vivre ensemble. Après un passage dans l'univers du No-Code, j'ai décidé de mettre par écrit mes idées et ma vision de notre futur numérique.

À travers mes textes, j'explore les liens entre accélérationnisme, concentration du pouvoir numérique, technofascismes et libertés individuelles, en m'appuyant sur des outils conceptuels issus de la théorie critique et de la philosophie.

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Perdre sans s'en apercevoir

Avons-nous délégué l'effort ou notre capacité à comprendre ? On ne veut plus réellement chercher. C'est un plaisir de voir un outil le faire à notre place. On cherche à rentabiliser nos mots. On attend souvent que tout vienne à nous. Le système qui nous entoure nous incite évidemment à cela. Tout faire rapidement. Ne plus prendre le temps de. C'est ce que Bernard Stiegler qualifie de prolétarisation cognitive. Ce processus profond où l'on perd progressivement sa disposition à penser, à comprendre ou encore à créer, non pas à cause d'une perte d'emploi, mais à la suite de la délégation de sa cognition aux technologies numériques.

Cette perte n'est pas visible. Elle est le fruit de nos usages intensifs des outils numériques et surtout des décisions de celleux qui dirigent. La dépendance devient structurelle, pas individuelle. En mettant de côté notre savoir et notre compréhension du monde, au profit de la facilité, nous perdons la main sur notre nous futur. Sans aucune remise en question de nos actions et de nos explorations numériques, notre conscience disparait. Souvent, au profit des outils numériques pour qui nous sommes uniquement des chiffres.

Questionner,

Comprendre,

Échanger,

Écrire.

Et, si tout partait de là.

Et, si revenir à nos bases permettait enfin de comprendre.

Et, si revenir à la friction était la clef ?

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