Internet, on arrête de faire semblant de comprendre

Internet, on arrête de faire semblant de comprendre
Photo by JJ Ying / Unsplash

Depuis le premier jour où j'ai mis un pied dans une salle pour former à la condition publique de Roubaix (grâce à Julien Pitinome), jusqu'à il y a quelques semaines à l'EFAP boulevard Raspail, j'ai dû rencontrer quelques milliers d'étudiantes et d'étudiants. De tout âge, de toute formation : code, marketing, art, histoire, droit, innovation ou encore pub. On a souvent ri, j'ai découvert des mots, des expressions, j'ai appris à être résilient, à réexpliquer un nombre incalculable de fois, à me tromper, à ne pas savoir et à surprendre. J'ai travaillé mes cours comme une pièce de théâtre, j'ai travaillé mes respirations, mes blagues, à savoir amener les moments rudes et appris beaucoup sur ma manière de transmettre. Au fil de mes interventions, je me suis rendu compte que continuellement il existait un doute. Ce moment de flottement dans un cours où ce que je raconte interroge, où une question reste en suspens. C'est quoi internet ? Comment ça marche ? Le public peinait toujours à y répondre.

Mon premier réflexe a été de croire que mes étudiantes et étudiants n'avaient aucune culture et n'étaient pas curieuses et curieux. Mais, en y réfléchissant mieux et en partageant cette idée avec un ami. Je me suis rendu compte que ce n'était pas un manque de culture, mais simplement que l'on ne questionne que peu notre rapport au numérique. On ne cherche pas à comprendre. Les formations que j'ai pu suivre, ainsi que mes études de journalisme, ne m'ont que rarement offert un regard critique et essentiel sur les internets. Sauf, et c'est sûrement une source d'inspiration forte dans mon travail avec Damien Van Achter et Jean-Marc Manach. C'est au contact de ces derniers que j'ai vu se créer en moi d'un côté une excitation de l'innovation et de l'internet et de l'autre, une prise réelle de conscience quant à nos données personnelles et notre vie numérique. Je serai toujours reconnaissant d'avoir croisé leur chemin et c'est surement ces cours stimulants que j'ai eu que j'essaye de recréer. Être aussi impactant et intéressant qu'eux. Ils avaient une posture émancipatrice, ils nous permettaient de réfléchir, d'expérimenter, de sortir d'une éducation traditionnelle pour s'exprimer et tester.

J'ai commencé en 2019 par former simplement au No-Code, avec mes groupes nous construisons des sites web, des applications mobiles, on parlait MVP, Start-up, argent. Il n'existait alors dans mes cours aucune interrogation de notre rapport au numérique. Tout était beau, captivant, puissant et permettait de s'émanciper. C'est en 2024 que mon approche pédagogique a basculé : j'ai découvert l'immense ouvrage L'Éloge du bug et j'ai eu envie d'inclure une introduction à l'internet dans mon cours. J'abordais la naissance de l'internet, son fonctionnement, les algorithmes, la post-vérité, les théories du complot et notre naturalisation. Souvent, c'est cette partie qui suscitait le plus de questions et qui mobilisait le plus ma curiosité. J'ai, au fil du temps, grandement questionné mon rapport au No-Code. Qu'est-ce qu'ils apprennent au fond ? Ont-elles besoin de publier des sites et de connaitre Airtable ?

Il y avait comme un rapport étrange : plus je formais au No-Code, moins cette partie m'intéressait. J'avais envie de ne parler que de l'internet, de créer un débat, de faire comprendre, d'avoir des retours, d'échanger et de faire naitre des idées. C'est aussi à ce moment que j'ai fait la rencontre des idées de Paulo Freire et de son ouvrage La pédagogie des opprimés. Ma position professorale a aussi eu le droit à son moment de remise en question. J'ai toujours été dans une posture d'éducation bancaire, je me devais, par mon rôle de prof, de donner de l'information à mes étudiants et ainsi de devoir les considérer comme "un récipient vide à remplir de connaissances". C'est en souhaitant casser ce carcan et en voulant faire évoluer ma position de prof qu'est né l'atelier d'exploration contributive.

Interroger notre rapport à l'internet. Créer du savoir. Discuter. Débattre. Telles étaient les bases de ma réflexion sur ce nouvel atelier. Il me fallait trouver un format permettant des échanges et qui construirait un objet. C'est à ce moment que je me suis souvenu d'un moment de formation lors du confinement. À cette époque, mes formations se déroulaient par le biais d'une plateforme numérique recréant un tableau blanc dans lequel je pouvais apercevoir en temps réel le travail de mes étudiantes et étudiants, engendrant une représentation visuelle de leurs avancées, de leur réflexion et de leurs productions. C'était assez incroyable de se retrouver en fin d'atelier avec cette cartographie complète. Avec le recul, j'aurais du conserver une archive de ce travail. Cela m'aurait surement permis de prendre du recul, de réfléchir et de creuser les questions en suspens.

J'ai eu alors l'idée de remettre cette idée en place, de créer un espace d'exploration contributif qui ancrerait les discussions, les réflexions et les recherches dans un document. Qu'ils puissent servir de base à des idées futures, d'archives de réflexion, ainsi que d'outils pour trouver des solutions. C'est de cette manière que je souhaite commencer la remise en question de mon rapport à l'éducation et d'expérimenter la création d'espaces contributifs pour dépasser nos idées et offrir à chacune et chacun des ressources de réflexion. L'idée est par la suite de publier ces objets numériques pour permettre à toutes et tous de les consulter et de se les approprier.

C'est quand la dernière fois que tu as cherché à comprendre comment ça marche ? On le fait ensemble

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