Ça marche, c’est tout ?

C'est quand la dernière fois que j'ai cherché à comprendre comment ça marche ? Que je ne me suis pas plaint quand il y a eu un bug ou un lag ? Que j'ai compris comment ça marchait ?

Ça marche, c’est tout ?
Photo by Joshua Sortino / Unsplash

C'est quand la dernière fois que j'ai cherché à comprendre comment ça marche ? Que je ne me suis pas plaint quand il y a eu un bug ou un lag ? Que j'ai compris comment ça marchait ?

En 2024, en parcourant les rayons de ma librairie de cœur, je tombe par hasard sur une œuvre, "l'Éloge du Bug" de Marcello VITALI-ROSATI. En sous-titre, elle promet : "Être libre à l'époque du numérique". Marcello y parle de curiosité, de littératie, de philosophie et nous démontre bien qu'on ne comprend plus rien à l'internet. C'est à travers les mots et au fur et à mesure des chapitres que commence une profonde réflexion sur mes usages.

Trois jours après, en feuilletant les dernières page de ce chef-d'œuvre, j'ai commencé ma réflexion sur l'avenir de mon travail.
Il y a trois jours, avec l'écriture de ce texte, je marque la rupture entre mon moi No-Code et mon futur numérique.


Comprendre pour mieux appréhender

Comment suis-je arriver à dépendre de services numériques ?
Que valent mes données personnelles ?
C'est quoi l'impact des Gafams dans ma vie ?
Puis-je être libre ?

Beaucoup de question se pose et s'entremêle dans mon esprit. Mais pour bien commencer, j'ai besoin de deux choses. Construire mes propres idées critiques et adapter mes cours de No-Code en ajoutant une introduction à l'internet en reprenant et illustrant des concepts phares comme la rhétorique de l'immatérialité, la perte de connaissance des enjeux techniques et nos rapports aux algorithmes. La rhétorique de l'immatérialité, est un exemple assez flagrant de la modification de nos usages, c'est un discours mettant en avant un numérique dématérialisé, faisant ainsi obstacle à tout regard critique, étant donné que « ce qui ne se voit pas n’existe pas ». Il me paraissait important de revenir aux bases, de décortiquer notre rapport à l'internet et de tenter de réfléchir collectivement à notre relation au numérique.

Comment sommes-nous devenus dépendants des services magiques ?
Comment résister aux algorithmes ?

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"Être libre à l’époque du numérique signifie comprendre pour résister, comprendre pour trouver son propre chemin, comprendre pour savoir cultiver son jardin." L'Eloge du bug - Marcello Vitali-Rosati

Cet éloge du bug est un éloge de la curiosité. Un appel à comprendre, à se demander pourquoi, à accepter le bug. Ce fameux bug qui nous énerve, celui qui nous fait perdre du temps, mais qui au fond nous fait comprendre comment cela marche.

Le bug nous rendrait-il libre ?
Il faut planter pour comprendre ?
La friction est-elle importante pour décélérer ?


Reprendre le contrôle du temps

Je crois que tout est une question de temps et surtout d'arriver à sortir du temps. Du moins de le retrouver et de l'adapter. Dans nos usages au numérique, tout est fait pour créer l'instantané. Notamment depuis l'arrivée de l'IA conversationnelle. Tout doit être maintenant, ne pas prendre de temps, simple et presque magique. Les services que nous utilisons sont vifs et nous permettent évidemment de « gagner » du temps. Comme si notre vie, nos journées, n'étaient qu'une course contre-la-montre. Nous n'avons fait que développer mille et une solutions pour réduire nos temps de déplacement, de production ou de vie et nous manquons toujours de temps. Il faut être productif, super productif, de faire beaucoup.

Cette critique de notre rapport au temps n'est pas nouvelle, il a d'ailleurs souvent été documenté, critiqué et analysé. Au fond, l'intériorisation de la notion de ponctualité ou de régularité n'a jamais été « naturelle », mais elle est le fruit d'un conditionnement moral, éducatif et oppressif. Le passage d'un capitalisme artisanal à un capitalisme industriel ne résulte pas que d'un changement économique, mais transforma nos mentalités et essentiellement nos rythmes de vie.

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"La première génération d'ouvriers d'usine a été instruite par ses maîtres de l'importance du temps ; la seconde génération a formé ses comités pour la réduction des heures de travail ; la troisième génération fait grève pour les heures supplémentaires." - Temps, discipline du travail et capitalisme industriel - Edward P. Thompson (1967)

En 2026, nous passons notre temps à le pourchasser, à vouloir retrouver notre temps libre. Nous finissons quand même par ne plus avoir le temps. C'est pour ça que les outils instantanés ont la cote. Ils nous donnent l'impression de « gagner » du temps en fournissant des services directement employables habituellement au profit de notre réflexion. Toutefois, n'est-ce pas là le but principal des solutions et de ces services ? Derrière cette magie se cache souvent une impossibilité pour les utilisateurices de se poser, de penser et surtout de réfléchir.

A propos
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Je m'appelle Stan Verjus, je suis enseignant et journaliste. Depuis 2019, j'essaye de comprendre comment les systèmes technologiques reconfigurent nos façons de penser, de travailler et de vivre ensemble. Après un passage dans l'univers du No-Code, j'ai décidé de mettre par écrit mes idées et ma vision de notre futur numérique.

À travers mes textes, j'explore les liens entre accélérationnisme, concentration du pouvoir numérique, technofascismes et libertés individuelles, en m'appuyant sur des outils conceptuels issus de la théorie critique et de la philosophie.

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La chosification d'internet

On peut retrouver au travers de ces usages une transposition de la réification de Lukács. Le processus par lequel nos relations humaines et matérielles prennent le caractère de chose. Impliquant une perte de la dimension sociale et historique pour n'être que des relations entre objets autonomes. Derrière la réification de nos usages, nous perdons la compréhension et essentiellement la conscience de notre position. Cela résulte d'une surexposition à des vies numériques tendant à ne pas nous faire penser. C'est là que réside l'enjeu le plus important des prochaines années : nous rendre dépendants de solutions magiques sans friction et qui ne nécessitent aucune réflexion.


Réification, internet et nous
Avez-vous déjà liké le post d’un ami en deuil ? À quel moment avons-nous transformé notre compassion en interaction mesurable ? Pourquoi faisons-nous ça ? Qu’est-ce que cela nous procure concrètement ? Est-ce qu’on se retrouve à le faire par empathie ou parce que c’est un réflexe conditionné ? L’Internet, l’IA et les réseaux sociaux

C'est issu de ce rapport de force qu'émerge depuis quelques années une doctrine bien réfléchie et définie : l'accélérationnisme. Elle préconise d'accélérer les processus et la technologie plutôt que de les ralentir ou de leur résister. Une vision simple : soit le capitalisme se transforme et c'est bien, soit tout est perdu, dans les deux cas autant aller jusqu'au bout à fond.

C'est dans cette temporalité de l'anthropocène que nous nous situons. Nous observons même une branche de ce mouvement qui se nomme "L'effective accelerationism" ou "e/acc" qui souhaite accélérer l'innovation tech sans régulation. Avec des positions simples : aucun frein à l'IA, peu, voire pas de régulation climatique et le marché sélectionnera ce qui survit.

C'est avec cette mouvance que l'on s'aperçoit de la face cachée des géants de la tech. Il faut le dire, notre monde évolue aussi en fonction de celleux qui travaillent pour. Les innovations qui nous guident depuis les dernières années remplissent un agenda politique qui peut donner naissance à des essaims de "Network States", des enclaves libertariennes autonomes dirigées comme des entreprises. Au service d'un technofacisme.

Mais, c'est quoi le technofascisme ?

À suivre...